Vivre sans attaches

Quand partir devient vital.

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Aussi étrange que ça puisse paraître - moi qui apprécie pourtant la solitude, j’ai parfois l’impression de faire tout ça presque en vain. Pour quoi je fais tout ça… ou plutôt, pour qui ?

Depuis aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé être un appui pour les autres. Quand j’aime, j’ai envie d’aider, d’alléger, de rendre la vie un peu plus simple dès que j’en ai l’occasion. Je rêve d’avoir un animal de compagnie. Rentrer chez moi et sentir que mes efforts comptent. Pouvoir offrir à un être vivant un endroit sûr, de quoi manger et un peu de chaleur. C’est bête et simple mais c’est ce que je veux. Vivre sans attaches, c’est être seule au moment d’encaisser les pires choses. C’est se rouler en boule au fond du lit, traverser une crise d’angoisse, sentir sa respiration s’emballer, sans personne à côté pour dire « ça va aller ». Sans cette chaleur humaine sur laquelle on s’appuie, ne serait-ce qu’une minute. Depuis longtemps, j’ai le sentiment que mon foyer n’est nulle part.

Et peut-être que c’est pour ça que cette idée reste tapie dans un coin de ma tête, même si honnêtement, j’ai de moins en moins d’espoir. Si j’arrive à vivre assez longtemps, j’aimerais fonder ce foyer que je n’ai jamais vraiment eu. J’aimerais offrir cette épaule à quelqu’un. Et pouvoir, moi aussi, m’y reposer quand ça va mal. Je crois que ce que j’aurais aimé recevoir, j’ai envie de le donner en retour. Au fond, je réalise que j’ai envie de créer une famille. Mais je n’ai pas envie de le faire avec le premier venu ou ni me forcer à le faire avec quelqu’un qui ne me plaît pas vraiment. C’est un tout ou rien.

C’est pour ça que je dois partir.

Plus le temps passe, moins j’ai d’attaches ici. L’image qu’on a de moi… et cette sensation de décalage qui s’élargit. Les journées sont vides. Je n’attends aucun message. Et quand j’essaie de m’attacher aux autres, un sentiment atroce me rattrape : celui de déranger, d’être ‘de trop’, que ma simple présence pèse sur les autres. Je crois que ma vie n’a plus d’avenir ici. Je dois tout recommencer à zéro. Et cela devient insupportable. Et peut-être que, paradoxalement, c’est le meilleur moment de s’en aller. Parce que personne ne m’attend.

J’ai toujours vécu à Paris, et ce n’est pas une vie. Se faire des amis durables est difficile. Plaire aux hommes, un labyrinthe d’implicite et d’épuisement. Construire une existence paisible et agréable, presque impossible. Je vacille entre aimer ce que je suis, ce que je représente… et me haïr de ne pas être assez. Tous les jours. Toutes les heures.

Et puis il y a l’argent. Je n’ai jamais été financièrement confortable. J’ai appris récemment que mes parents sont endettés. Moi-même, je le suis - à cause de circonstances malheureuses avec la CAF. Écrire ces mots m’écrase. Je ne sais même pas avec quelle énergie je vais réussir à sortir de tout ça et pouvoir partir. C’est comme si j’étais enchaînée depuis des années. J’ai jamais eu l’occasion ni les moyens de vivre ailleurs - contrairement au reste de ma fratrie. J’essaie de rester positive, mais la vérité, c’est que ça dure depuis trop longtemps.

Avant, j’affrontais. Même quand c’était dur. Aujourd’hui, je me surprends à fuir dès que je peux. Au lieu de prendre soin de moi et de l’endroit où je vis, je sors dehors. Et j’y reste toute la nuit. Je bois beaucoup et régulièrement. Je rentre à 4h. Le lendemain, je recommence. Parfois, je squatte chez des personnes qui finissent par être des ‘plans culs’ - alors que je n’ai jamais aimé ça, par principe.

Je ne cours presque plus. Je ne mange plus bien. Je ne prends plus soin de moi. Pourquoi faire ? Pour qui ? Ici, j’ai l’impression que tout le monde s’en fout.

Plus le temps passe, plus je me demande à quoi bon. Pourquoi prendre soin de cette vie, pourquoi faire des efforts supplémentaires, quand, jusque-là, tout a semblé vain ? Même après une dizaine d’années à me battre comme une folle pour atteindre la vie que j’espérais, me voilà encore là. Encore une fois : pourquoi se donner autant de mal ?


Life rn.

Il y a des soirs où tout me saute au visage : le silence de la chambre, les verres et les assiettes qui traînent parce que j’ai pas l’énergie de les ranger. Je regarde mon téléphone sans vraiment attendre quoi que ce soit. Parfois, je marche la nuit dans Paris, et la ville me semble aussi magnifique que triste. Sous la lumière des lampadaires, tout me paraît possible. Mais cette liberté a quelque chose de creux quand il n’y a personne à qui la raconter.

J’aimerais tellement écrire quelque chose de plus lumineux. Mais aujourd’hui, c’est difficile d’imaginer quoi que ce soit de réellement, humainement positif dans ma vie. Je suis épuisée de donner sans retour. Mon rêve c’est de trouver cet endroit où je ne suis pas constamment ramenée à l’image la plus dure qu’on a eue de moi. Un endroit où je peux redevenir quelqu’un avant d’être un problème.

Alors mon seul espoir, ma seule issue, c’est de partir. Tout balancer par-dessus bord. Je ne sais pas quand ça arrivera - j’espère vite. Et ce jour-là, j’espère pouvoir écrire quelque chose de plus inspirant.


Ballade nocturne.