Comme celles et ceux qui me suivent l’ont peut-être remarqué, j’ai beaucoup libéré ma parole ces derniers temps. J’avais envie de poser ici, plus calmement, ce qui s’est joué ces derniers mois. J’ai partagé en story publique sur Instagram des choses intimes, personnelles, parfois très crues. Ça a été un choix audacieux - peut-être téméraire, sûrement même inconscient. Mais c’est un choix que je considère nécessaire.
En story, on manque d’espace et de temps pour mettre des mots justes, avec du recul. Ici, je peux prendre la place qu’il faut, surtout après avoir évoqué récemment des événements liés à une relation amoureuse que j’ai vécue.
Ce que ça implique, de parler publiquement
Parler comme ça, c’est accepter que des proches soient au courant. C’est accepter aussi que les proches de l’autre personne le soient, évidemment. C’est parfois devoir rendre des comptes à des gens qui n’ont pas vécu l’histoire, mais qui y ont désormais accès. Et malgré tout, jusqu’à maintenant, je l’ai assumé. Parce que je pense qu’en tant que femme aujourd’hui, on a souvent trop peu de marge de manœuvre pour agir, et encore moins pour faire reconnaître ce qu’on subit. Beaucoup d’entre nous ont vécu des situations similaires : maltraitance, violences physiques, sexuelles, psychologiques. Manipulation, gaslighting. Et on est encore beaucoup à traverser ça au quotidien.
Il y a un tabou persistant sur ces violences relationnelles - en 2026, oui, comme si c’était un “truc de bonne femme”, une lubie féministe. Comme si ce n’était pas une réalité structurelle. Et je vois encore des femmes subir dans le silence, parfois sans même s’en rendre compte, parce que tout est minimisé : par les hommes, par l’entourage, et par nous-mêmes aussi, à force de se faire dire que “ce n’est pas si grave”.
On vous a dit que vous êtes trop sensible ? Posez vous des questions immédiatement. Pas sur vous, sur la personne avec qui vous partagez votre vie.
J’ai été cette personne-là. Et je le dis aujourd’hui : je refuse que ça reste dans le silence, pour toujours. Parce que ces choses-là te reviennent en boomerang des années après. Ça laisse de la colère, ça fabrique des traumas, et tu finis par porter ça seule. Tu payes de ton argent des thérapies, pendant que d’autres continuent leur vie, tranquilles, sans assumer une seule conséquence.
Je trouve ça inacceptable.
Alors oui : j’ai fait le choix de renoncer à une partie de mon intimité. À une certaine pudeur. J’ai décidé d’oser dire publiquement ce qui m’est arrivé. Et franchement, le fait que des gens aient accès à ma vie personnelle est négligeable comparé à l’impact que cette (ou ces) personnes dont je parle ont eu sur moi.
Parce que ça a eu des conséquences. Une santé mentale qui s’effondre. Des idées noires. Des gens à qui je tenais, à qui j’avais donné trop de confiance, qui m’ont traitée d’une manière violente - puis ont minimisé, encore, tout ce que j’avais subi. Et ensuite, ils voudraient effacer leur responsabilité pour vivre tranquillement, pendant que toi tu te reconstruis, encore. Non.
“Que la honte change de camp”
Ces derniers temps, je me suis beaucoup renseignée sur la vie des pirates et des corsaires au XVIIIe siècle. C’est un univers qui m’a toujours parlé. Je lisais un livre historique, et j’essayais de comprendre leur philosophie de vie. Et je me suis reconnue en eux d’une façon bizarrement évidente.
À l’origine, beaucoup étaient des marins de la marine marchande : des conditions de vie exécrables, des humiliations, des violences, un salaire misérable, de la nourriture dégueulasse, la peur, la domination. Et à un moment, ils ont décidé de se libérer - quitte à vivre hors des règles, hors des nations, hors des cadres. Ils sont devenus pirates comme on se sauve : pour reprendre leur liberté, et pour retourner la peur. Et ça me parle parce que, dans une autre forme, c’est exactement ça : reprendre le pouvoir. Refuser de laisser les choses sous le tapis. Refuser que la honte reste du même côté. Quand on dit que la honte devrait changer de camp, c’est vrai.
J’ai longtemps été “gentille”. Le genre de gentillesse qui dit oui, qui arrondit les angles, qui essaie de comprendre l’autre, qui s’adapte. Et c’est tellement facile de se donner bonne conscience en envoyant des messages polis, en disant “prends soin de toi”.
Mais est-ce que tu as pris soin de la personne quand tu le pouvais encore ?Il y a des excuses qui ressemblent davantage à une formule qu’à une réelle prise de conscience. Dire qu’on a mal agi ne suffit pas toujours, surtout lorsque l’impact sur l’autre n’a pas été pleinement mesuré.
Dans certaines situations, l’ambiguïté peut faire énormément de dégâts : laisser croire à un possible retour, raviver un espoir, puis se retirer en laissant l’autre dans le flou, après des gestes et des paroles qui semblaient annoncer autre chose. Ce n’est pas seulement maladroit. C’est violent.
Ce qui l’est tout autant, c’est de devoir rassurer la personne qui nous a blessée, alors qu’on aurait soi-même eu besoin d’être rassurée, protégée, entendue. C’est de voir les choses se diluer, être minimisées, presque rangées sous le tapis. C’est d’entendre la personne responsable se replacer au centre du récit, se présenter elle aussi comme victime, parfois même en retournant la culpabilité contre celle qui a parlé.
À partir d’un certain point, ce n’est plus seulement de l’incompréhension ou de la maladresse. C’est une manière d’éviter la responsabilité. Et lorsqu’une personne s’inquiète davantage pour son image, sa réputation ou sa vie sociale que pour les conséquences de ses actes, il devient difficile de ne pas y voir une forme d’égocentrisme profond.
On ne peut pas simplement continuer comme si rien ne s’était passé. Même si dans le monde dans lequel on vit, oui, souvent. Parce que ça passe. Parce que c’est minimisé. Parce qu’on te demande à toi de te taire et d’être “digne”.
Moi, j’ai décidé de ne plus laisser passer.

“On va te dire d’oublier”
Je sais que certaines personnes vont me dire que je suis dans l’obsession. Qu’il faut tourner la page, avancer. Mais je le fais. J’avance. J’ai tourné la page : j’ai supprimé, j’ai arrêté de parler, j’ai bloqué.
Mais avancer ne veut pas dire se taire.
J’ai le droit de parler de ce qui s’est passé. Le fait de mettre des mots ne prouve pas que je suis encore coincée dedans ; parfois, c’est exactement l’inverse : c’est la manière de reprendre la main. Et je pense que c’est important que les gens aient accès à la réalité, pas seulement à l’image que certaines personnes veulent afficher. Que les faits existent quelque part. Que ce soit visible. Même si tout le monde ne “prend” pas l’info, au moins elle est là. Et elle empêche le récit unique.
Malheureusement, je sais aussi que celles et ceux qui ne me connaissent pas depuis longtemps peuvent me voir comme une personne en colère, instable, “trop”. Je peux comprendre que ce soit mal interprété, et je peux comprendre que ça puisse me desservir. Je l’assume. Je n’ai rien à prouver. Je sais qui je suis. Et les personnes qui me connaissent depuis des années le savent aussi et me soutiennent parce qu’elles savent que j’ai passé des années à dire oui, à faire de mon mieux, à faire la part des choses, à me mettre à la place de l’autre, à éviter le conflit.
Et c’est la première fois que, par choix, je décide d’en parler publiquement et librement. J’espère que ce sera la dernière fois. Mais s’il faut recommencer, je recommencerai. Parce que garder pour soi, ce n’est pas “être pudique”. C’est se faire du mal. C’est porter un poids énorme pendant que d’autres vivent comme si de rien n’était. Et moi, j’ai déjà assez payé : des années, de la santé mentale, de l’argent, du temps, des thérapies, des nuits à survivre. Alors oui : je choisis de parler. J’affiche les actes. Et je m’en fiche des conséquences sociales que ça pourrait engendrer. Je termine comme j’ai commencé :
Il faut que la honte change de camp.
Le syndrome de la Victime
Avant de clore cet article, il me reste un point essentiel : le « syndrome de la victime » et, plus largement, la manière dont on rejette ou discrédite les victimes sous prétexte de « victimisation ». Je veux aussi être claire : j’ai raconté ici des éléments très récents, et je n’ai pas l’intention d’y revenir après ce texte. Je ne veux pas m’y accrocher. Ce sera probablement la dernière fois que j’en parlerai, d’autant plus que cette personne et moi ne sommes plus en contact, ce qui est, au fond, une bonne chose.
Mais le mépris attaché au mot « victimisation » me paraît profondément problématique. Quand on subit quelque chose d’injuste, de violent, d’abusif, on a le droit d’en parler. On n’a pas à craindre qu’on nous accuse de « nous victimiser » pour attirer l’attention. La victimisation n’est pas forcément « se complaire dans le malheur ». En victimologie, être victime signifie simplement avoir subi un préjudice. Le problème commence quand le mot devient une insulte, utilisée pour délégitimer une parole.
On traite parfois la « victimisation » comme si le fait même de dire « j’ai été blessée » rendait la personne suspecte. Je trouve ça dangereux. Être victime d’un comportement violent, abusif ou injuste ne veut pas dire qu’on cherche la lumière. Cela veut dire qu’un préjudice a eu lieu. Et quand il n’y a aucune réparation réelle - pas d’excuses sincères, pas de réelle remise en question en profondeur et non en surface, pas de justice, il est logique d’avoir besoin de parler, de nommer, de remettre les faits à leur place.
Bien sûr, on peut rester attentive à ne pas construire toute son identité autour de ce qu’on a vécu. Mais cette vigilance ne doit jamais se transformer en injonction au silence. Dire « tu te victimises » à quelqu’un qui raconte une violence, c’est souvent une façon commode d’éviter de regarder la violence elle-même.
On ne choisit pas ces choses-là. Elles arrivent, et elles sont, par principe, injustes. Ce n’est pas parce qu’on en parle publiquement, ni parce qu’on refuse que le récit soit effacé, qu’on cherche l’attention ou qu’on « aime être une victime ». J’ai cherché la définition de ce syndrome. Elle décrit des personnes ayant subi des abus et cherchant une forme de rétribution, une justice quelque part. Or, dans le monde où l’on vit, cette justice n’arrive presque jamais, ou alors très tard, parfois après des années. Alors oui, forcément, certaines personnes tournent en boucle et en parlent longtemps.
Ce n’est pas un « syndrome » au sens où elles inventeraient ou surjoueraient. C’est souvent la conséquence d’un manque de réparation : l’impression que l’agresseur n’a pas payé sa dette. Qu’il ne s’est jamais remis en question. Qu’il n’y a jamais eu les excuses attendues. C’est pour ça que je trouve cette idée à la fois stupide et violente : mépriser quelqu’un qui parle de ce qu’il a vécu en disant « tu te victimises », c’est un manque total d’empathie. Et c’est, très souvent, une parole d’agresseur.
Ainsi, j’invite toutes les femmes à se lever, à prendre la parole, à ne plus laisser ces hommes reprendre leur vie “normalement” comme si rien ne s’était passé, sans bouffer les conséquences de leurs actes.
