La vérité, c’est que je suis complètement seule ici. J’ai les mains chaudes à force de scroller sur mon téléphone : aucun message, personne ne m’attend. Quand je me lève le matin — si tant est que j’aie dormi —, j’entends déjà mon paternel me faire des remarques rabaissantes. Je n’ai même pas eu le temps de prendre un café. Je passe ma vie à courir à gauche et à droite, à rentrer tard le soir, à faire acte de présence, à remplir mes obligations sociales et à passer mes examens. J’essaie de rendre service. Je fais les choses comme on me le demande. J’anticipe les besoins. Mais tout ça, personne ne le voit. Pire : ce n’est jamais assez.
Parfois, une chatte passe à la maison. C’est la seule qui semble vraiment me voir. Elle a de grands yeux ronds, pleins de curiosité. Une créature magnifique. Elle aussi cherche un autre refuge. Je la regarde gambader autour de la maison, en quête d’attention, de réconfort et de nourriture. Au fond, je la comprends. Elle non plus n’a pas choisi sa famille. Alors, même si je sais que c’est une mauvaise idée, je l’accueille avec tendresse. La simplicité de cet échange me fait fondre instantanément. Quand je m’allonge près d’elle, elle vient presser son museau contre mon visage. Un lien de confiance sincère, sans artifice, sans vice s’installe. C’est le seul moment où je me sens vraiment bien : quand elle est là, près de moi.
Malheureusement, elle n’a pas le droit de rester ici longtemps. Quand on la remarque, on la chasse violemment. Et je ne peux rien y faire.

Le reste du temps, je n’ai plus beaucoup de motivation. J’ai commencé le sport, et même lorsque je me défoule jusqu’à l’épuisement, je rentre le soir avec les idées noires plein la tête. Je me réfugie dans des jeux de rôle, au fond de mon lit, à regarder le temps passer sans rien faire. Comme dans une salle du temps, tout devient intemporel. Presque irréel.
Et au milieu de tout ça, le jour de mes 25 ans approche.
La vérité, c’est que je redoute pas mal ce moment. Pour la première fois de ma vie. Je n’ai pas envie de constater à quel point ma vie est vide. Je n’ai pas envie de me retrouver face à mes échecs. Je n’ai pas spécialement de personnes à inviter. Je n’ai d’ailleurs jamais vraiment organisé de fête d’anniversaire pour moi. Pourtant, 25 ans, c’est censé être un âge spécial, non ? Une sorte de tournant dans une vie d’adulte, j’imagine. Mais j’ai le sentiment de n’avoir rien accompli, c’est une chose. Mais surtout, j’ai le sentiment de n’avoir profité de rien. D’avoir passé toutes ces années à survivre.
J’attends simplement de pouvoir partir. Qu’on me foute la paix. Que je puisse gérer mon argent, ma maison et ma vie sans que personne ne vienne détruire les quelques étincelles qui me restent encore dans les yeux. Je n’ai absolument plus confiance en l’autre. Je ne veux plus habiter avec qui que ce soit. J’ai tellement peur de tout faire foirer encore. De ne pas être assez, comme toujours. Pourtant, moi, je me suis toujours trouvée assez pour moi-même. Je n’ai même plus envie de boire, pour être honnête. Je n’ai même plus envie de répondre à vos messages, et je m’en excuse. Je n’ai même plus envie d’aller me réfugier chez des amis. De toute manière, tout ça ne fait que repousser le problème à plus tard. J’ai juste envie de partir. Mais ceux qui le savent savent aussi que cela fait des années que je suis coincée par des choses purement factuelles.
Alors, en attendant, je prépare un plan pour me barrer. Des lignes Excel, des chiffres, des délais. Je ne sais pas quoi faire de plus. Les gars, je n’ai pas de solution. C’est le genre de truc qui te donne mal à la tête rien que d’y penser. Je lutte pour ne pas penser que ma vie est un échec. Je lutte pour ne pas penser que je ne suis qu’un parasite pour toutes les personnes que j’ai croisées jusqu’ici. Je lutte pour ne pas penser que je suis complètement foutue. Je lutte pour ne pas penser qu’il n’y a aucun espoir, et que je ne me sentirai jamais vraiment heureuse, entourée et, enfin, chez moi.
Vous ne savez pas à quel point.